Introduction:
L’intérêt scientifique porté à
la steppe de Missour a une histoire. Celle-ci fut ponctuée
par deux rencontres qui en marquent les moments forts. La première
est maghrébine, la seconde franco-marocaine. Entre les deux,
une phase d’activité minimale; pour garder le «
dossier steppe de Missour » constamment ouvert. Cette publication
ne prétend nullement fournir le bilan de l’ensemble
des travaux, fruits de ces rencontres, qui se sont étalés
de façon discontinue sur plus d’une décennie.
Sa prétention est plus modeste : restituer aux lecteurs le
contenu de quelques communications sur le sujet présentées
lors d’un séminaire dont l’enjeu majeur était
par ailleurs, au delà des bilans scientifiques, d’entamer
un processus de restitution auprès des partenaires locaux
et d’engager avec eux un dialogue sur les questions soulevées
par l’étude .
La steppe de Missour fait partie de ces zones écologiques
marocaines restées en dehors de l’entreprise étatique
de développement ; de ce fait, elle n’a bénéficié
que très peu de la manne publique . Récemment, les
pouvoirs publics ont commencé à prendre la mesure
des enjeux géopolitiques et à en évaluer les
conséquences économiques et sociales liées
au développement rural, à la sécurité
alimentaire, ainsi qu’à des objectifs écologiques
de gestion durable des ressources naturelles, plus cruciaux encore
en ces zones qu’en d’autres régions du pays..
Dans un premier temps, vers la fin des années 80, l’analyse
de ces enjeux enthousiasma une équipe de chercheurs maghrébins
(Algérie, Maroc, Tunisie). La partie marocaine fut réalisée
dans le cadre d’une convention de recherche sur les "Systèmes
Pastoraux Maghrébins", entre le Centre de Recherche
pour le Développement International (CRDI - Canada) et la
Direction du Développement Rural (DDR) de l'Institut Agronomique
et Vétérinaire - Hassan II. Un second souffle fut
donné à ces investigations, en 1999, dans le cadre
du Programme de Recherche Agronomique pour le Développement
(PRAD 11-99) qui a réuni une équipe de chercheurs
marocains et français. Et qui a fait l’objet d’une
série de mémoires de troisième cycle d’étudiants
de l’ENA C’est dans le cadre de l’achèvement
de ce PRAD que s’est tenu le séminaire de restitution
en novembre 2001.
La steppe de Missour est le théâtre d’un certain
nombre de transformations sociales, économiques et techniques
visibles, en particulier, au niveau des systèmes d’élevage.
Ces transformations surviennent à la suite de ruptures des
équilibres traditionnels entre groupes sociaux et ressources
naturelles, du fait de la paupérisation croissante et de
la marginalisation des petits éleveurs, incapables de faire
face aux sécheresses de plus en plus fréquentes.
Les analyses développées ici tentent de mettre en
évidence la nature de ces transformations et la manière
dont elles affectent l’organisation pastorale et la vie des
populations rurales ainsi que celles de la ville de Missour. Ces
transformations interviennent dans un contexte institutionnel nouveau,
marqué par le processus de désengagement de l’Etat,
la libéralisation de l’économie et la mondialisation.
Ce contexte est propice à l’émergence de nouveaux
acteurs sociaux et d’un nouveau type de rapport entre l’Etat
et les collectivités locales. En effet, l’actuel discours
de l’Etat sur le développement des régions à
écologie fragile repose sur la décentralisation comme
cadre institutionnel et la participation des populations, des collectivités
locales et des acteurs de la société civile comme
mode d’intervention. La recherche doit accompagner les mutations
en cours et contribuer à proposer des solutions pour un développement
durable. L’ensemble de ces transformations de l’espace
et de la société de la steppe appelle, pour les comprendre
et les expliquer, de croiser les approches et les points de vue
disciplinaires et d’adopter des principes méthodologiques
communs.
En premier lieu, la steppe est conçue comme un ensemble
composite et soumis à des dynamiques diverses : agraires,
sociales, économiques et institutionnelles. Même si
toutes ces dynamiques ne sont pas encore documentées avec
la même intensité, elles n’en apparaissent pas
moins dans les différentes analyses et permettent de mieux
présenter la complexité de cet environnement social
et écologique.
En second lieu, la steppe est considérée comme un
réservoir de richesses autres que pastorales : eau, terres
de culture, mines, faune sauvage et potentialités touristiques.
Ce qui impose une vision globale pour saisir leurs modes d’utilisation
et appréhender les multiples interactions entre l’usage
pastoral et les autres usages. En effet, les 3468 agriculteurs et
éleveurs de Missour , sur une population de 35.778 habitants
dans l’ensemble du cercle , valorisent du mieux qu’ils
peuvent les très irréguliers 120 mm de pluies annuels,
que certains d’entre eux complètent par des apports
d’eau grâce au réseau hydrographique constitué
de l’oued Moulouya et de ses affluents. Ils exploitent 140.000
ha réservés au parcours. Ces agriculteurs-éleveurs
entretiennent un cheptel évalué, en 1999, à
59.255 ovins, 26.585 caprins, 1.398 bovins et 190 camelins, auxquels
il faut ajouter 3.100 équins. Ils exercent une activité
agricole très diversifiée sur une superficie agricole
utile totale de 11.380 ha dont 9380 ha irrigués. Ces terres
sont pour la plupart situées dans les oasis (Y.Cherrou, J.P
Chassany, M.Mahdi) dans cet ouvrage), mais l’activité
agricole s’étend aux terres de parcours (El-Amrani
et Z. Chattou). L'agriculture est essentiellement vivrière.
Les cultures pratiquées sont, par ordre d'importance économique
: l'arboriculture, le maraîchage, la céréaliculture
et les fourrages.
La plus importante ressource minérale disponible est une
mine de ghassoul où les plus pauvres d’entre les pasteurs
trouvent à s’embaucher quelques semaines par an.
La faune sauvage a par le passé motivé une activité
de chasse de prestige réservée aux notables parmi
les pasteurs et les populations des oasis, privilège que
seuls les braconniers leur disputaient. La protection et le développement
de la faune sauvage, notamment l’élevage et la réintroduction
des outardes dans le milieu steppique, sont actuellement pris en
main par le Centre des Emirats arabes installé sur une superficie
de 400 ha de terres collectives.
Le tourisme de la steppe présente des potentialités
jusqu’ici non exploitées. La chasse mais aussi les
randonnées (trecking, etc.) offrent des possibilités
prometteuses. Une première unité hôtelière,
construite depuis quelques années déjà, constitue
les prémisses de ce développement.
En troisième lieu, la steppe est abordée du point
de vue des pasteurs et de l’ensemble des acteurs qui agissent
et interagissent et qui sont porteurs de projets parfois divergents.
En effet, les transformations de la société et de
l’espace à Missour s’accompagnent de recompositions
sociales que manifeste l’émergence de nouveaux acteurs
individuels (les jeunes et les femmes) et collectifs (les associations
de développement local ) de plus en plus revendicatifs et
dont le rôle dans la société est appelé
à s’accroître.
Pour la population de Missour l’enjeu est la valorisation
d’un milieu naturel fragile et le redéploiement d’une
société locale confrontée à des mutations
d’origine exogène et endogène. Le fil conducteur
de l’ensemble des contributions est l’analyse de l’évolution
du rapport à l’espace et aux ressources naturelles
de cette société, vue au travers de trois thématiques
structurantes et complémentaires : les transformations de
l’élevage pastoral, les enjeux à propos du foncier
pastoral et de la gestion des ressources naturelles, enfin, le rôle
du capital humain dans le développement local.
C’est pour apporter des éclairages sur ces questions
qui font l’actualité des débats sur le développement
des zones marginales que les auteurs de cet ouvrage ont été
invités à contribuer.
L’ouverture de l’ouvrage a été confiée
à P.Bonte qui livre un témoignage, fruit d’une
longue expérience des sociétés pastorales du
Sahel et du Sahara. L’auteur montre que malgré les
différences écologiques et sociales des sociétés
et milieux pastoraux du Nord de l’Afrique, du Sahel et du
Sahara, des convergences et des similitudes les rapprochent. L’aridité
et la sécheresse mettent en évidence les profondes
transformations de leurs systèmes pastoraux et la crise qui
touche leur population. Les phénomènes transversaux
les plus saillants relatifs à ces transformations, et que
les différentes communications soulignent, concernent les
aspects suivants :
1. La paupérisation et l’exclusion des petits éleveurs.
Dans la steppe de Missour, l’abandon de l’élevage
pastoral par les petits éleveurs à la suite de la
faillite de leur entreprise d’élevage a provoqué
un exode vers la ville de Missour et sa banlieue. Une nouvelle catégorie
d’éleveurs n’a pas tardé à faire
son apparition dans le paysage steppique, au lieu-dit Mrayar, où
plus de 400 familles, presque tous des anciens nomades, sont logées
dans des habitations de fortune où, pour survivre, ils pratiquent
un élevage hors sol. Le petit centre urbain de Missour s’est
déjà constitué ses marges.
2. L’apparition de nouvelles stratégies d’élevage
plus adaptées au nouveau contexte de la production pastorale.
H. Rachik explique comment ces nouvelles stratégies d’élevage
ont affecté les normes sociales des éleveurs. Chez
les pasteurs Bni Guil, qu’il a étudiés, l’adoption
d’un nouveau mode de transport, le camion, et l’abandon
du chameau ont précipité la disparition de certaines
normes structurelles, le shart ou la mniha notamment, qui étaient
au fondement de l’organisation de la mobilité des nomades
dans le cadre de cette « association économique volontaire
» qu’était le douar, et l’adoption de nouvelles
normes, plus conformes aux actuelles conditions socio-économiques
de l’élevage. Pour leur part, les pasteurs Oulad Khawa
ont été conduits, progressivement, à abandonner
le nomadisme en faveur de nouvelles formes d’élevage
plus adaptées et plus rentables. Les récentes évolutions
ont entraîné le développement d’élevages
de stabulation dans des « ateliers d’engraissement »
au détriment des élevages extensifs sur parcours et
l’abandon des fonctions de prestige de l’élevage
en faveur de son utilité économique (M.Mahdi). Les
habitants des oasis, exploitants traditionnels des parcours, se
rallient à ce mouvement d’ensemble et se replient sur
leur îlot de verdure. Parmi eux, rares sont ceux qui comptent
encore sur le parcours pour promouvoir l’activité d’élevage
((Y.Cherrou,J.P.Chassany,M.Mahdi)).L’exégèse
locale explique les transformations de l’élevage par
les effets de la sécheresse. Le poids de la « variable
sécheresse » dans l’explication de ces transformations
a été pondéré dans l’ensemble
des contributions. La sécheresse, jdoub, constante de la
steppe, conjugue ses effets avec ceux d’autres facteurs pour
produire des transformations socio-économiques.
3. L’une des conséquences des transformations (aussi
bien à Missour que dans le Sahel et au Sahara) est l’accentuation
du caractère marchand de la production pastorale et sa forte
intégration au marché. Ceci s’est accompagné
d’un mouvement de transfert du bétail au profit de
gros éleveurs ou d’une classe émergeante de
propriétaires urbains, des entrepreneurs qui ont développé
un véritable « élevage de ville » , tandis
que d’autres conduisent leur élevage à partir
de la ville, ce qui est également visible au Sahel et dans
le Sahara. A Missour, les éleveurs font face à de
multiples contraintes qui pèsent sur le bon déroulement
de la commercialisation de leurs produits. Les performances du marché
montrent la faiblesse des marges bénéficiaires dégagées
par les éleveurs en comparaison de celles encaissées
par les maquignons, chevillards et bouchers (K.Allali,S. Dalil,
M.Mahdi). Face à un marché souffrant de plusieurs
handicaps structurels, les éleveurs ont développé
une stratégie commerciale où l’événement
de l’Ayd al-Kabir joue un rôle fondamental. L’importance
et la place que tient cette grande fête musulmane comme élément
structurant de la production pastorale ont été situées
aussi bien au Maroc que dans d’autres pays du sud, par A.-M.
Brisebarre. S’instaurent ainsi de nouvelles relations entre
milieu rural et urbain.
4. Les nouveaux enjeux sur le foncier. La quasi-totalité
des terres sont de statut collectif. Cette question a été
abordée en termes de gestion des terres collectives et des
ressources hydriques, mais aussi d’appropriation du foncier
collectif, jusqu’alors dédié au parcours, par
l’agriculture irriguée ou dans le cadre de projets
d’envergure.
- La steppe de Missour n’a, malheureusement, pas été
concernée par un grand projet de développement de
l’élevage, à l’instar des régions
avoisinantes. Mais que ce soit en Afrique du Nord, au Sahel ou au
Sahara, la volonté politique est de confier cette gestion
à des coopératives ou associations pastorales. L’analyse
de P.Bonte qui conclut à l’échec de ces expériences,
ce qu’il explique par l’incapacité des pouvoirs
publics et des organisations internationales (Banque Mondiale notamment)
à prendre en charge la question foncière, est relayée
par celle de M.Tozy qui livre les enseignements tirés des
expériences d’organisation des éleveurs dans
le cadre des coopératives pastorales de l’Oriental.
- Comme partout ailleurs, le collectif à Missour fait l’objet
d’une appropriation de la part d’acteurs divers : population
locale, nationale, Etat, acteurs étrangers au Maroc. Sous
sa forme la plus spectaculaire, cette appropriation se poursuit
sous forme de projets agricoles s’appuyant sur l’irrigation
à partir des eaux souterraines. Ces projets sont l’œuvre
d’agriculteurs autochtones et d’entrepreneurs étrangers
à la région. La durabilité de cette agriculture
steppique pose problème. (M.El-Amrani et Z.Chattou). D’autres
formes d’appropriation existent : exploitation privée
du gisement de ghassoul, installation d’une ferme d’Etat,
d’un centre de protection des outardes…
5. L’émergence de nouveaux acteurs et l’accroissement
du rôle des jeunes et des femmes. Le capital humain est traditionnellement
investi dans la diversification des productions agricoles et pastorales
et des sources de revenu, notamment à travers la pluriactivité
(activités en dehors de l’exploitation familiale).
Ce rôle a changé de nature pour deux raisons : 1) L’irruption
massive sur la scène de jeunes diplômés ou tout
simplement de jeunes assez instruits, fils et filles d’agriculteurs
et d’éleveurs pour la plupart, en situation de chômage.
Leur arrivée dans le monde rural steppique pose des problèmes
spécifiques. Certains d’entre eux mettent à
profit cette spécificité pour tenter sortir de leur
situation en montant des projets d’agriculture et d’élevage
(Z.Chattou). 2) La prise de conscience du rôle de la femme
rurale dans le développement en soulignant la place des femmes
dans la société et en mettant en valeur leur contribution
à l’ensemble des dynamiques de la steppe (M.Mahdi,
F.Zahid,W.Salaoui). L’analyse de leurs savoirs et savoir-faire
(Z.Chattou,A.S.Dechavannes) a débouché sur l’appréciation
de leur contribution au processus de production et a mis à
jour les espaces de liberté que la société
et la culture locales sont amenées à leur concéder.
Certes, plusieurs questions sont restées en suspens ou n’ont
pas été assez explicitées dans les différents
articles. Des pistes de réflexion et d’action ont été
suggérées (J.P.Chassany) afin d’élaborer
des démarches et outils d’aide à la décision
pour asseoir un projet de développement local et induire
des dynamiques durables de développement.
Mohamed MAHDI
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